La fraude à l’assurance est un phénomène qui exacerbe le vol automobile. De plus en plus de gens se tournent vers le crime organisé pour orchestrer le vol de leur voiture.

Freddy Marcantonio, vice-président, développement des affaires et distribution, de Tag, affirme que la fraude à l’assurance représentait de 15 % à 25 % du vol automobile au Québec il y a peu. S’appuyant sur des données publiées par le Bureau d’assurance du Canada (BAC), il dit que cette proportion atteint maintenant 30 %, voir 35 % des vols automobiles commis au Québec. Il ajoute que près du tiers des signalements de véhicules volés seraient des cas de fraude.

« Contrairement à un vol ou encore à d’autres types d’infraction, la fraude n’est pas un délit d’évidence. Un sinistre frauduleux présente généralement des caractéristiques très proches de celles d’un sinistre réel. Il n’existe pas, à proprement parler, d’élément discriminant objectif qui permettrait de l’identifier rapidement avec certitude », dit-il.

Selon M. Marcantonio, l’une des phases les plus délicates de la gestion d’une fraude n’est donc pas forcément celle de son traitement amiable ou contentieux, mais bien celle de sa détection. « L’assureur est confronté à une réalité très concrète qu’il n’est pas aisé de maitriser. Comment déceler, dans la masse des sinistres, les quelques déclarations qui pourraient se révéler être frauduleuses ? », dit-il.

Plusieurs raisons peuvent pousser un citoyen ordinaire à vouloir frauder son assureur, dit le vice-président de Tag. La première est que s’il loue un véhicule et qu’il affiche un kilométrage excédentaire, la facture pourrait être salée pour lui lorsqu’il la rapportera chez son concessionnaire.

« Au Québec, nous sommes de grands consommateurs de produits de valeur à neuf. Tout ça dans une ère où les problèmes financiers des gens sont très prononcés. En plus, le crime commis contre un assureur n’est pas considéré comme un crime grave par la population en général », dit M. Marcantonio.

Il note toutefois qu’il est devenu très complexe de voler un véhicule aujourd’hui. « Les réseaux criminels sont devenus des PME du vol. Ils recherchent des véhicules à exporter et sont prêts à payer pour obtenir ce véhicule. Ils n’embauchent plus des voleurs. Ils vont chercher directement des consommateurs grâce au bouche-à-oreille », dit M. Marcantonio.

Ce dernier a observé les façons de faire des voleurs au cours des derniers mois. Il prend en exemple le cas fictif du propriétaire d’un véhicule Infiniti, acheté 50 000 $, mais dont le propriétaire affiche un kilométrage excédentaire. « Le crime organisé sera prêt à lui donner 5 000 $ pour qu’il accepte de faire disparaitre son véhicule. En plus, à ce prix, le consommateur aura un véhicule flambant neuf grâce à sa valeur à neuf. Le crime organisé revendra de son côté ce véhicule 100 000 $ à l’étranger, lui permettant de faire un profit de 95 000 $ », relate-t-il.

Il souligne d’ailleurs que les forces de l’ordre ont démantelé trois réseaux de voleurs professionnels qui opéraient de cette façon au cours des derniers mois. Il note toutefois que ces garagistes reviennent rapidement en affaires. « Ça explique pourquoi la fraude à l’assurance est à la hausse », dit-il.

Le BAC au Port de Montréal

Vu la hausse des exportations, le service d’enquête du Bureau d’assurance du Canada augmente constamment ses efforts au Port de Montréal. « On fonctionne selon les informations qui nous sont fournies. On cible certains conteneurs. Quand on retrouve des véhicules volés, on les saisit, on les identifie, puis on les remet aux assureurs », dit Réal Berger, directeur par intérim de la division des enquêtes, Québec, du BAC.

Il souligne aussi que certains modèles Toyota, Lexus et Mercedes sont de plus en plus ciblés par les voleurs. « On travaille à bâtir un projet pour contrer cela », a-t-il confié en entrevue au Journal de l’assurance. Il a aussi révélé que le BAC prêtait de plus en plus de ses enquêteurs aux corps de police pour leur porter assistance dans leurs enquêtes.

Il croit d’ailleurs possible que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) dédie une unité spéciale d’enquête au vol automobile. « Ce n’est rien de confirmé encore, mais les demandes d’assistance sont plus fréquentes », dit M. Berger. Le Journal de l’assurance a joint le SPVM pour en savoir plus à cet effet. Au moment de mettre sous presse, notre requête n’avait pas été validée.

Le vol des pièces demeurera

Anne-Marie Jodoin, PDG de Marquage antivol Sherlock, juge difficile d’évaluer quelle tangente le vol de véhicules prendra dans le futur. Elle souligne toutefois que le vol de pièces demeurera.

« Le marquage doublé d’un antidémarreur de série s’est prouvé être une solution très efficace contre le joy ride. Le marquage est le seul produit qui a traversé le temps. Nous sommes là depuis 1983 et nous jouissons d’une belle réputation », dit-elle.

Mme Jodoin fait aussi remarquer que le vol est en baisse constante depuis 2004. Elle ne s’attend pas à des changements pour les mois en cours, bien qu’il y ait eu une hausse de 1 % des vols de voiture hors Québec au cours de la dernière année. Elle souligne que la Colombie-Britannique a subi une hausse de ses vols de voiture. « C’est quelque chose qui doit être surveillé. Le phénomène de vol se déplace-t-il ? Il reste à voir si les mesures importantes prises en matière de prévention suffiront à maintenir le vol à distance », dit-elle.

Les voleurs se raffinent

Réal Berger, du Bureau d’assurance du Canada, dit toutefois voir sur le terrain que les voleurs se raffinent. « On le voit de la façon qu’ils maquillent les véhicules, mais aussi de la façon qu’ils volent le véhicule, avec sa clé.

M. Berger dit remarquer ce changement depuis environ un an. « Le tout se fait de plus en plus de façon professionnelle. Avant, les voleurs ne faisaient que mettre des collants sur les plaquettes. Ce n’est plus ça aujourd’hui. Il faut vérifier les composantes du véhicule pour détecter s’il a été volé », dit-il. Il note aussi que les voleurs ciblent toujours les centres d’achats pour dénicher leur marchandise, ainsi que dans les stationnements des aéroports.

Pour contrer cela, il dit miser sur l’assistance avec les corps policiers, notamment la Gendarmerie Royale du Canada. Mais il y a toutefois un manque de ressources de part et d’autre. Cela n’empêche pas le BAC d’être actif au Port de Montréal, mais aussi à celui d’Halifax, en Nouvelle-Écosse. « On fait de plus en plus de saisies là-bas », dit-il.

Les modèles plus récents plus ciblés

Freddy Marcantonio voit aussi un autre changement dans le phénomène du vol auto. Ce sont des modèles plus récents qui sont la cible des voleurs. Ça n’enlève toutefois pas le fait que les voleurs continuent à voler des véhicules pour leurs pièces.

« Ces PME opèrent toujours un garage à temps plein. Découper un véhicule peut leur rapporter entre 15 000 $ à 25 000 $. Ils en revendent les pièces à des carrossiers clandestins. Le reste va à la ferraille », dit-il.

Autre nouveauté : les voleurs exportent les pièces. Comme plusieurs véhicules volés sont destinés à l’exportation, il faut des pièces pour les réparer. D’où la recrudescence du vol de pièces, dit M. Marcantonio.

La mondialisation des plateformes automobiles facilite aussi la chose, fait remarquer M. Marcantonio. Un véhicule Fiat vendu au Québec aura la même base que celui vendu ailleurs dans le monde. Pareil pour le véhicule Toyota. « C’est pourquoi ces modèles sont de plus en plus populaires auprès des voleurs. Le modèle Lexus qui est vendu ici est le même qu’ailleurs », dit-il.

Malgré cette uniformisation des plateformes de véhicules, ceux-ci se complexifient. M. Marcantonio utilise depuis longtemps l’expression de doctorants en vol pour définir les voleurs d’automobiles présents au Québec.

Auparavant, les réseaux de crime organisé faisaient appel à des adolescents pour voler des véhicules, puisque ceux-ci subissaient de moindres peines devant la justice. Ce temps est révolu, dit M. Marcantonio. Les voleurs doivent maintenant avoir de vastes connaissances techniques et être spécialisés en informatique.

« Il y a moins de voleurs, mais plus d’experts, dit M. Marcantonio. Le joy ride est éliminé. On doit s’attendre à une nouvelle étape. Au Québec, le taux de véhicules non récupérés augmente encore, tout comme le cout moyen de la perte. Il faut s’en souvenir lorsque l’on constate que le parc automobile québécois est composé d’automobiles plus dispendieuses », dit-il.