Les assureurs, les intermédiaires tels que les courtiers et les agents, et les services de police ont tout intérêt à joindre leurs forces s’ils veulent contrer plus efficacement le vol de véhicules. C’est la conclusion à laquelle en sont venus des experts réunis à la Journée de l’assurance de dommages, tenue le 20 mars, au Palais des congrès de Montréal.Charles Rabbat, du Bureau d’assurance du Canada (BAC), Pierre-Paul Pichette, du Service des renseignements criminels du Québec, et Freddy Marcantonio, de Tag, ont tour à tour présenté des statistiques peu reluisantes sur l’état des vols de véhicules automobiles au Québec. Si le nombre de vols a grandement diminué, depuis 2001, la valeur moyenne des véhicules volés a presque doublé, en 10 ans.

M. Rabbat, directeur des enquêtes au BAC pour le Québec et l’Est du Canada, précise que les ports de Montréal et de Halifax sont utilisés par les réseaux criminels pour exporter les véhicules ou les pièces volés. La division des enquêtes du BAC compte sept enquêteurs à Montréal et trois autres à Halifax, qui luttent contre le crime organisé. Les effectifs ont déjà été bien plus nombreux, mais au fil des ans, le BAC s’est davantage tourné vers le service aux assureurs, reconnait-il.
Pourquoi le crime organisé vole-t-il des véhicules à moteurs? « Parce que c’est une monnaie d’échange. Ce type de vol rapporte gros et il n’y a presque aucune pénalité pour ceux qui se font attraper », dit M. Rabbat. Les réseaux criminels échangent des véhicules volés contre de la drogue, des armes, voire des femmes réduites à l’esclavage sexuel, dit-il. Les voleurs se font rarement attraper et quand cela arrive, les peines sont minimes, poursuit-il. Le Québec est réellement une société distincte en matière de vol auto : c’est la province où le nombre de véhicules volés est le plus élevé au pays, tout en affichant le taux de récupération le plus bas. Les voleurs du Québec sont réputés pour être les meilleurs « maquilleurs » en Amérique du Nord. Le port de Montréal est reconnu pour être une plaque tournante du crime organisé en Amérique du Nord, dit M. Rabbat.

Sur les 22 000 véhicules volés au Québec en 2011, selon Statistique Canada, la majorité fait partie de la catégorie des SUV et autres véhicules utilitaires. Il devient facile de revendre les camions de type pickup aux travailleurs qui sont dans des chantiers éloignés des grands centres urbains, comme on le voit dans les chantiers associés au Plan Nord, ou encore dans les chantiers d’exploitation des hydrocarbures, dans les provinces des Prairies. « Votre camion, qui a été volé chez un fermier de la Montérégie, pourra se retrouver à Amos ou à Rouyn-Noranda, ou sur un chantier minier. Et il ne sera pas découvert, parce qu’au Québec, les policiers n’ont pas la formation pour retrouver les numéros de série sur les équipements lourds. On offre de la formation là-dessus. »

Quelque 28 voitures de patrouille du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) sont dotées d’un système de reconnaissance des plaques d’immatriculation. Mais le taux de recouvrement n’a guère évolué, dit M. Rabbat. Les rares véhicules volés qui sont retrouvés ont été construits avant 2007, avant l’obligation imposée aux constructeurs de doter les véhicules d’un antidémarreur. « Bon nombre de véhicules volés ne sont même plus assurés contre le vol », note M. Rabbat pour expliquer l’écart entre les réclamations faites aux assureurs et le nombre de véhicules effectivement volés. De plus en plus de véhicules sont volés pour être découpés et revendus en pièces détachées.

Selon l’enquêteur, les principales destinations pour les voitures volées au Québec sont l’Europe de l’Est, la Russie, le Proche-Orient, surtout au Liban, et enfin l’Afrique de l’Ouest, principalement le Ghana et le Nigéria. Dans les pays slaves, les modèles de luxe de marques Lexus ou Mercedes sont très prisés, tandis que les camionnettes de Toyota sont très appréciées en Afrique occidentale. Le BAC estime à 30 000 le nombre de véhicules volés au Canada et qui sont destinés à l’exportation.
Montréal contourné

« On retrouve plusieurs millions de dollars en valeur chaque année dans le port, mais en nombre, ça demeure peu élevé. En 2010, on a retrouvé 385 véhicules au port de Montréal, mais en 2011, c’est seulement 280. » La valeur des véhicules retrouvés à Montréal et Halifax en trois ans totalise 28 millions de dollars (M$). Le crime organisé a su contourner la surveillance plus étroite au port de Montréal en utilisant davantage les installations portuaires de Halifax, en Nouvelle-Écosse.

On peut tout acheter en ligne sur Internet, confirment les experts invités par le Journal de l’assurance : des fausses vignettes autocollantes, des brouilleurs d’ondes pour contrer les systèmes de repérage, des clés à puces vierges, des logiciels pour formater ces mêmes clés, des guides comprenant les codes des ordinateurs pour les modèles de voitures les plus prisés des voleurs, etc. Les réseaux criminels achètent aussi la complicité des fonctionnaires de la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ), de certains concessionnaires automobiles ou de garagistes, ou encore profitent de la négligence des fabricants en leur volant des VIN, dit M. Rabbat.
Le crime organisé omniprésent

Pierre-Paul Pichette confirme l’omniprésence des réseaux criminels en matière de vol de véhicules. Le Service des renseignements criminels du Québec, qu’il dirige, a analysé la situation en ce qui concerne les vols de véhicules et de cargaisons, au Québec. Depuis 2002, le nombre de vols par 100 000 habitants a baissé de près de 50 %, passant de 537, cette année-là, à 279, en 2011. Le gros de cette baisse a été ressenti en 2007 et découle de l’imposition faite aux constructeurs d’améliorer la sécurité des véhicules.

Il estime que le taux de solution de ces crimes est relativement stable; entre 9 % et 11 % des évènements sont rapportés aux autorités policières d’une année à l’autre, durant la même période. « Je suis d’accord avec vous, c’est faible. Grosso modo, c’est environ un véhicule sur 10 qui est récupéré à l’échelle du Québec, avec des variations régionales. Pour la région montréalaise, c’est 5 %, Laval, 6 %, Lanaudière, 8 %, et le Centre-du-Québec, 8 %. » Les voleurs ciblent les grands rassemblements où de nombreux véhicules sont immobilisés durant plusieurs heures tout en étant situés à proximité d’une voie rapide.

C’est au Québec que l’on dénombre le plus grand nombre de véhicules non retrouvés, avec 75 000 entre 2007 et 2012, ce qui représente 45 % de tous les véhicules volés non retrouvés au pays. « Nos analystes, de même que ceux des corps de police, sont sur la même longueur d’onde : la présence du crime organisé dans ce type de méfait est évidente, si l’on considère la proportion de véhicules qui ne sont pas retrouvés », précise M. Pichette.

Les familles mafieuses originaires de l’Italie, de la Russie ou du Liban sont actives à Montréal, mais il existe aussi plusieurs groupes locaux qui alimentent les exportations. Dans ce dernier cas, malgré plusieurs arrestations ou sentences, ces délinquants locaux demeurent en activité. On voit aussi de plus en plus d’individus soupçonnés de participer au vol automobile être impliqués dans d’autres activités illégales, ajoute M. Pichette. Le directeur du SRCQ constate aussi que de nombreux facilitateurs aident les réseaux criminels à dissimuler leur activité en démembrant le véhicule pour les pièces, en fournissant de faux numéros d’immatriculation ou d’identification (VIN), etc.

« Les sites de petites annonces comme Kijiji, Craiglist et autres facilitent la commission des crimes en permettant deux choses : identifier les produits à vendre, lesquels représentent autant d’opportunités pour les voleurs, car ils ont les coordonnées du propriétaire du véhicule. Ou encore, écouler les véhicules volés en les remettant en marché une fois maquillés. » M. Pichette conclut que les corps policiers, victimes comme les autres organisations publiques des compressions budgétaires, ont axé leurs efforts sur la sécurité des personnes et non sur les biens volés.
Des réseaux très efficaces

L’évolution des technologies et l’organisation très efficace des bandes criminelles forcent les assureurs et les policiers à revoir leurs stratégies de lutte contre le vol de véhicules, particulièrement dans la région métropolitaine, où est concentrée la majorité des vols. Le vice-président, assurance, de Tag, Freddy Marcantonio, confirme lui aussi que les voleurs peuvent tout trouver sur Internet. Très rapidement, le criminel peut se procurer les outils pour déjouer les ordinateurs de bord et démarrer le véhicule avec une autre clé à puce que celle du propriétaire.

« La valeur moyenne des véhicules volés augmente, en même temps qu’on en retrouve de moins en moins », note M. Marcantonio, ajoutant que la conjugaison des deux phénomènes met beaucoup de pression sur les assureurs automobiles. « Si le vol auto ne représente que 10 % du nombre de réclamations faites aux assureurs, c’est 50 % de la valeur des réclamations. » Par 100 000 habitants, il y a eu 309 vols de véhicules au Québec, en 2012, contre 175 en Ontario. Dans plusieurs autres grandes agglomérations canadiennes, on retrouve une bien plus grande proportion de véhicules volés qu’à Montréal.

« Si on prend Vancouver, qui a un port deux fois plus achalandé que celui de Montréal, on y retrouve 90 % des véhicules volés, alors qu’on est en bas de 30 % au Québec. C’est la même chose à Winnipeg, où le ratio de vols par 100 000 habitants est bien plus élevé qu’à Montréal. Toutes ces villes ont un meilleur taux de recouvrement parce qu’elles ont toujours une escouade spécialisée dans ce genre de criminalité », dit-il.

La baisse du nombre de réclamations envoie le mauvais signal à l’industrie, dit M. Marcantonio. L’essentiel de cette réduction des vols est relié à la fin du joy ride : par exemple, le jeune homme qui autrefois « empruntait » une auto pour aller voir sa blonde ne peut plus le faire aussi facilement. L’imposition des systèmes antidémarrage a mis fin à cet exercice.
«  Il y a un changement de garde chez les voleurs. C’est devenu un marché très lucratif, où 35 % des véhicules sont volés pour les pièces et 65 % sont expédiés à l’étranger. C’est la chasse gardée du crime organisé », souligne-t-il, et ces gens savent contourner les obstacles. Lorsque leurs frais augmentent au Canada, les réseaux criminels peuvent utiliser le port de Montréal pour exporter les véhicules entiers ou en pièces détachées, où ils seront maquillés pour la revente. Un Jeep Cherokee peut fournir au réseau un profit estimé à 97 000 $, selon le président de TAG.

Environ 1,5 million de conteneurs transitent par le port de Montréal, selon l’Agence des services frontaliers du Canada, qui reconnait l’impossibilité d’analyser tout ce volume de marchandises. Lorsque le port de Montréal est davantage surveillé, les mêmes conteneurs peuvent emprunter le chemin de fer et être expédiés à l’étranger via Halifax ou Vancouver. Dès que la surveillance se relâche, à Montréal, les opérations reprennent leur cours normal.

M. Marcantonio a conclu son exposé en présentant les pratiques des voleurs que devraient connaitre les assureurs, estime-t-il. Parfois, le véhicule volé avec une clé électronique trafiquée est laissé durant une journée ou deux en entreposage dans un secteur résidentiel ou un stationnement, le temps de voir s’il est doté d’un système de repérage. Il est ensuite dirigé vers un entrepôt où on le prépare pour l’expédition, en maquillant les numéros de série, en changeant la serrure et la colonne de direction et en réparant les parties endommagées, s’il y en a eu lors de l’effraction.

Les trafiquants peuvent refaire la peinture au besoin, reculer l’odomètre et effectuer les réparations mécaniques et les ajustements du moteur. Selon le besoin, on nettoie à la vapeur pour effacer les empreintes, on appose une fausse vignette fédérale, et on peut même valider le vol par une transaction très officielle auprès de la SAAQ. Il en coute de 1 000 $ à 2 000 $ pour payer le voleur du véhicule, selon le degré de difficulté du larcin. « Nos voleurs au Québec sont des champions du monde », dit-il.
Des appareils faciles à trouver

Des appareils vendus librement, comme le GAMBIT Key Programmer, permettent de reprogrammer les ordinateurs ou les clés électroniques. À distance – par exemple, en s’asseyant à la table voisine du consommateur dont on convoite le véhicule –, on peut subtiliser le code de la clé, le programmer sur une clé vierge et lui subtiliser le véhicule, plus tard. Les services de voiturier (valet parking), les concessionnaires et les garages sont aussi mis à contribution lorsqu’on y vole les guides des fabricants, par exemple, dans lesquels sont notés les codes numériques pour accéder à l’ordinateur du véhicule.
« Je vous invite à visiter le site www.cnreliable.com. On vous demande quel modèle vous désirez voler. On vous explique la procédure. Et on vous souhaite même de faire bonne route! », raconte M. Marcantonio. Des outils plus sophistiqués pour déjouer les voleurs existent, mais la vigilance de tous les intervenants est nécessaire, conclut-il.