Alors que les besoins en soins de longue durée doubleront d’ici à 2031, une récente étude menée par l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP) pointe le désengagement du gouvernement, dont l’action ne semble pas répondre à la réalité de la situation. Pourtant, il y a urgence, lancent des spécialistes.La multiplication des crédits fiscaux accordés ces vingt dernières années devait favoriser le maintien à domicile des personnes âgées et donner ainsi une nouvelle direction aux politiques publiques en matière de santé. À la lumière d’une étude de l’IRPP intitulée La responsabilité des soins aux aînés au Québec, menée par Jean-Pierre Lavoie, il semble aujourd’hui difficile de voir dans les chiffres la traduction d’une quelconque priorité.

En 2011-2012, par exemple, seulement 599 millions de dollars (M$) étaient affectés aux 65 ans et plus, soit 2 % du budget du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Il s’agit du budget par habitant parmi les plus faibles au Canada, celui-ci se classant parmi les pays les plus mal cotés de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE).

Une action mal dirigée

De plus, l’action gouvernementale, aussi limitée soit-elle, semble ne pas se déployer dans la bonne direction. En 2011, 87 % des plus de 65 ans étaient maintenus à domicile; 9 %, en résidence pour personnes âgées, 1 %, en ressources intermédiaires; et 3 %, en centres hospitaliers de soins de longue durée (CHSLD). Or, dans le cadre du programme Perte d’autonomie liée au vieillissement (2011-2012), seulement 17 % des dépenses étaient allouées aux services à domicile, contre 81 % allouées aux services d’hébergement. Un vrai paradoxe, d’autant plus quand on sait que la part consacrée aux soins à domicile est de 32 % aux Pays-Bas, de 41 % en Suède et de 43 % en France.

Il existe bien un décalage entre les besoins d’une population qui vieillit et qui veut vieillir chez elle, et des programmes gouvernementaux qui n’offrent pas de solutions adéquates. Il n’est d’ailleurs pas certain que la totalité du budget octroyé aux services à domicile pour les personnes âgées soit véritablement consacrée à ces services.

En 2012, le Protecteur du citoyen, dans une étude menée dans quatre régions du Québec, constatait que, lorsque des usagers des services à domicile déménageaient hors du territoire, étaient hébergés ou décédaient, plusieurs centres de santé et de services sociaux (CSSS) utilisaient les fonds dégagés pour réduire leur déficit, même si cela contrevient aux directives du MSSS. Compte tenu de cette pratique, le Protecteur avait émis des réserves quant à la réelle utilisation faite du réinvestissement de 45 M$ dans les services à domicile, alors que le gouvernement imposait en même temps aux CSSS d’importantes compressions budgétaires.

Un manque manifeste de médecins

Outre la question de l’efficacité des programmes gouvernementaux, un autre problème de taille freine la généralisation des soins à domicile : le manque de médecins. Aujourd’hui, en effet, seulement 2,3 % des services médicaux facturés au MSSS sont des services à domicile. De plus, 16 % des personnes âgées qui se présentent l’urgence le font à cause du manque d’accès à un médecin. Aussi, le maintien de ces dernières à domicile semble difficile, voire impossible.

Pour Julie Miville-Dechêne, présidente du Conseil du statut de la femme, il faut tout d’abord « que le MSSS revoit en profondeur le mode de rémunération des médecins généralistes en clinique et en CLSC pour les inciter à prendre en charge plus de patientes et patients à domicile. Il doit aussi s’assurer que ces derniers consacrent un nombre minimal d’heures à leurs patientes et patients âgés, que ce soit en cabinet ou à domicile. »

Par ailleurs, Mme Miville-Dechêne préconise « la fin du recours à des critères d’exclusion non prévus dans la politique et qui privent les usagères et usagers de services et de soins. » Selon elle, « le MSSS doit renoncer à privatiser les services d’auxiliaires de services sociaux et de santé afin de minimiser le roulement du personnel, phénomène qui nuit au maintien à domicile des personnes âgées. »

D’autre part, le gouvernement doit « soutenir le secteur à but non lucratif afin qu’il rehausse les salaires des travailleuses et travailleurs œuvrant au domicile des malades; que le personnel issu des secteurs public, privé et à but non lucratif ait une formation équivalente. »

Enfin, Mme Miville-Dechêne recommande la gratuité des services d’aide aux activités de la vie domestique pour les personnes âgées et les malades ayant un revenu disponible de moins de 20 000 $ par année.

Vers un recours au privé?

De son côté, dans son étude de 2014, l’IRPP souhaite que le gouvernement du Québec reconnaisse que « le niveau actuel de services de longue durée est intenable pour la population âgée et les proches aidants, et [qu’]il doit augmenter ces services, tant en établissement qu’à domicile », le tout, sans laisser nécessairement une plus grande place aux entreprises d’économie sociale en aide à domicile (EÉSAD) et au secteur privé.

Tel que stipulé par le rapport Residential Long-Term Care for Canadian Seniors de Margaret J. McGregor et Lisa A. Ronald en 2011, le recours dans le privé doit être envisagé avec prudence. Pour Martine Castonguay, fondatrice de l’Organisation de l’habitation et de l’hébergement pour l’individu, une entreprise dédiée au partage de l’information et de l’expertise provenant de différents milieux liés à l’hébergement avec services, « le problème de la qualité, c’est le nerf de la guerre dans le privé. » Il faut donc se soucier autant de la qualité que du niveau de services.

Par ailleurs, l’IRPP, dans son rapport, milite pour un accroissement du niveau de services à un cout plus bas, car les taux horaires des employés et les conditions de travail sont moins élevés dans ces secteurs que dans le secteur public.

Enfin, le rapport de l’IRPP conclut que le MSSS devrait poursuivre sa réflexion sur la manière optimale de répondre aux besoins de services de longue durée, et sur la place à accorder aux différents secteurs (public, privé et tiers secteur) et aux familles. Dans cette réflexion, il souhaite que le MSSS se penche sur les moyens optimaux de financer des services de qualité offerts à domicile, peu importe par qui ils sont ou seraient dispensés.