L’année 2008 s’acheminait vers une finale toute en douceur du côté des tarifs de réassurance au Canada compte tenu du faible nombre de catastrophes. C’était sans compter sur la crise du crédit qui a lancé dans la débâcle les marchés financiers mondiaux. Certains anticipaient des tarifs stables, d’autres annoncent maintenant un durcissement. Et les avis sont partagés….

« On va assister à un revirement de situation avec le renouvellement de janvier 2009, avance Jean-Jacques Henchoz, président de Swiss Re au Canada. En janvier 2008, on recherchait de la stabilité. La situation sur les marchés financiers a eu un impact très significatif sur la capacité d’exposition aux risques dans le marché de la réassurance. Les réassureurs ont subi quelques pertes. Il n’y a pas de capitaux qui entrent dans le système. La capacité d’absorption des risques est diminuée. Ça va entraîner un mouvement vers le haut », prévoit M. Henchoz, en entrevue au Journal de l’assurance.

Le président de Swiss Re affirme que le passage de l’ouragan Ike a aussi réduit les ressources financières de certains réassureurs. Il ajoute que les renouvellements en Europe montrent un durcissement du marché. M. Henchoz dit s’attendre à un durcissement assez significatif aux États-Unis, ce qui forcera les réassureurs à hausser les tarifs. Il met toutefois un bémol sur la situation au Canada.

« Le Canada est considéré comme ayant une exposition secondaire. Il n’y a pas de grosses catastrophes naturelles ici. L’offre de capitaux pour la réassurance vis-à-vis des risques au Canada est relativement stable. La compétition jouera un peu dans ce contexte. Mon verdict est qu’il y aura un léger durcissement des tarifs, mais rien de spectaculaire », dit-il.

M. Henchoz ajoute que la situation en responsabilité pourrait être différente qu’en catastrophes. « C’est clair que les réassureurs qui ont des portefeuilles en erreurs et omissions (E&O) ainsi que pour les dirigeants et administrateurs (D&O) vont probablement être touchés directement en 2009 et peut-être en 2010. Swiss Re a beaucoup amoindri son exposition à ce genre de portefeuilles. On verra d’ailleurs quelques grands cas de correction de D&O qui vont se développer aux États-Unis », dit-il.

Chez Munich Re, les dirigeants du réassureur au Canada ont refusé de répondre aux questions du Journal de l’assurance. Toutefois, la maison-mère en Allemagne avait statué au début d’octobre qu’elle ne souscrirait pas un risque si elle n’obtenait pas un prix adéquat pour le faire.

François Dagneau, vice-président principal d’AON Re Canada, un courtier en réassurance, souligne que deux facteurs sont venus modifier les négociations des traités : le passage de l’ouragan Ike et les turbulences économiques.

« Au début de l’été, c’est clair qu’on allait vers une baisse des taux. Toutefois, l’impact de l’ouragan Ike a augmenté en cours de route. Au début, les dégâts étaient estimés à entre 7 et 10 milliards de dollars. Ils sont maintenant rendus à 15 milliards de dollars. Les marchés boursiers se sont ensuite cassé la gueule. Les deux phénomènes font en sorte que depuis un mois, les réassureurs proposent des augmentations de tarifs », dit-il.

Meilleurs risques

Les assureurs interrogés par le Journal de l’assurance croient toutefois que les réassureurs voudront mettre la main sur les meilleurs risques. Dans ce cas, le marché canadien est avantagé, puisqu’il y a peu de catastrophes. Les assureurs croient que les réassureurs pourraient être plus conciliants et que les tarifs des traités de réassurance n’augmenteront pas.

Gilles Roy, premier vice-président gestion des risques et réassurance chez ING Canada, dit être sorti encouragé de ses rencontres avec les réassureurs. « Certains nous ont lancé le message qu’il pourrait y avoir des hausses, surtout au niveau des plus gros. Toutefois, on peut percevoir que les autres réassureurs voient le Canada comme étant un endroit intéressant pour diversifier leurs capitaux », dit-il.

M. Roy ajoute que les réassureurs vont vouloir continuer à être agressif au Canada. « Ceux qui ont moins de capitaux vont peut-être être plus agressifs auprès d’assureurs avec qui ils traitent depuis longtemps. Certains ont annoncé que le marché mou est à terme, mais on pourrait voir des réassureurs cibler des marchés peu risqués. Plusieurs réassureurs nous disent que c’est "business as usual". Ils tentent de nous sécuriser et c’est tant mieux », dit-il.

Denis Poirier, vice-président affaires corporatives et réassurance à l’Union canadienne, dit aussi s’attendre à voir des demandes de hausses pour ses traités en catastrophe. Il ajoute toutefois qu’il ne s’attend à rien de sévère.

« N’eut été de la crise, on envisageait une baisse. La crise a ramené tout le monde à l’ordre. Il faut être plus prudent. Les réassureurs s’attendent à de légères hausses. Par contre, le Canada est un marché solide au niveau bancaire et réglementaire. Le marché de l’assurance y est intéressant et discipliné, où les réassureurs peuvent souscrire des risques de qualité », dit-il.

Chez AXA Canada, on ne voit aucune raison pour hausser la tarification des traités de réassurance en catastrophes.

« Si on évalue la situation technique, il n’y a pas eu de grandes catastrophes. Le Canada a été peu touché. Le contexte financier vient toutefois contrebalancer le tout. Les deux effets devraient donner une stabilité, voire une baisse des prix. Certaines adaptations seront possibles. Elles dépendront de la situation de chaque cédante. Les petits événements qu’a connus le Québec pourraient avoir des impacts. Ça va créer des différences de prix selon les assureurs. En résumé, il n’y pas de raison de voir des hausses de prix », affirme Luc de Lignières, vice-président principal actuariat et réassurance chez AXA Canada.

Denis Poirier, de l’Union Canadienne, croit aussi que les événements que le Canada a connus n’auront pas un impact important sur les tarifs. « Le poids de la neige touche les assureurs primaires. Ça n’a aucun impact sur les réassureurs. Pour les assureurs, ça envoie un signal qu’il nous faut faire une souscription plus conforme et plus intelligente. On s’attend toujours à avoir certaines catastrophes. La tempête du 10 juin a été importante parce qu’elle est tombée dans un milieu urbain. Il y en a ailleurs. Ce n’est pas exceptionnel. 2008 a été une année très correcte. Les réassureurs n’ont pas été touchés dans leurs placements. Ils n’ont donc aucun problème et ils auront une année intéressante », dit-il.

Jean-Jacques Henchoz, de Swiss Re, ajoute que les ouragans qui ont touché les États-Unis auront plus d’impact sur le Canada que les événements que le Canada a connu lui-même. François Dagneau abonde dans le même sens.

« Il faut savoir que ces dernières années, nos principaux clients avaient pris beaucoup plus de risques dans leurs bilans. La rétention était un plus élevée. Cela signifie que plusieurs de ces événements continus, comme la neige ou les dégâts d’eau, ont été absorbés par les assureurs. Cela créera un effet sur les taux des assureurs primaires. Ça pourrait se répercuter sur les traités de réassurance : les assureurs désirant acheter plus de traités. Mais dans la plupart des cas, les traités ne sont pas touchés. C’est plus la question de capacité qui aura un impact, vu les ouragans aux États-Unis. En revanche, il faut dire qu’il y a une plus grande prise de conscience de la fréquence des catastrophes naturelles », dit M. Henchoz.

« Après le 11 septembre 2001, on avait vu des augmentations allant de 40 à 50 %, alors que lors de la crise du verglas en 1998, il n’y avait eu aucun effet ou presque. En 1992, le passage de l’ouragan Andrew avait entraîné des hausses. Le marché de la réassurance est vraiment international », dit M. Dagneau.

Fin du marché mou

M. Henchoz affirme aussi que les négociations de janvier 2009 vont marquer la fin du marché mou de la réassurance au Canada. « On n’a pas renouvelé beaucoup d’affaires au Canada encore, mais on peut dire qu’on est à la fin du marché mou. Il reste à voir si le durcissement du marché se fera au mois de janvier 2009 ou par phases jusqu’en janvier 2010 », dit-il.

Pour sa part, François Dagneau dit que le marché de la réassurance est beaucoup moins mou qu’avant. « Il y a certains segments où le marché est très dur, comme pour les conventions de rétrocession, où les réassureurs achètent eux-mêmes des traités pour se couvrir. Il y a certaines zones où il y a plus de pression sur les prix, comme en Floride, en Californie, au Japon ou en Europe. Pour le marché international, qui comprend l’Australie et le Canada, c’est moins pire », dit-il.

De son côté, Denis Poirier croit que la crise du crédit va accélérer le retour du marché dur. « La crise du crédit touche l’ensemble de l’économie. Les marchés sont volatils. L’assurance et la réassurance ne sont pas à côté de ça. La crise nous affecte, mais elle va nous inciter à être plus prudents. On devra être moins agressif en tarification. Si on en reste là, si on fait bien nos devoirs, on devrait avoir un marché plus sain en 2009. Ça accélérera le retour du marché dur », dit-il.

Il dit observer toutefois de la résistance. « On le voit dans les comptes qu’on veut renouveler ou aller chercher. On doit baisser les primes. Maintenant, on le fait de façon cohérente. On arrive toutefois à la fin », dit-il.

Chez AXA et chez ING, on dit qu’il est trop tôt pour se prononcer sur la fin du marché mou.

« À chaque année, les réassureurs souhaitent revoir les clauses des traités. Ils essaient de resserrer les conditions. C’est de bonne guerre. Les réassureurs disent que c’est un marché dur. Pour nous, les taux n’ont aucune raison de monter. Comme pour une élection, tout se fait dans l’isoloir. Il y a toujours ce jeu-là. Il y a différentes tendances, mais on ne peut rien dire pour le moment », dit Yves Boissonnault-Francoeur, directeur principal réassurance et systèmes d’information de gestion chez AXA Canada.

« Ce que certains des grands réassureurs disent se passe en même temps que les renouvellements, ajoute Gilles Roy, d’ING. Ce serait difficile pour eux de dire que le marché mou va persister. Il reste à voir comment cela se traduira dans les faits », ajoute-t-il.

Proactifs

Les acteurs interrogés par le Journal de l’assurance croient que le seul autre facteur qui pourrait modifier le contexte de négociation actuel serait qu’une grosse catastrophe frappe le monde d’ici la fin de l’année.

François Dagneau conseille toutefois aux assureurs d’être proactifs dans leurs négociations. « Il y a moyen de négocier dans le marché actuel. Il ne faut pas simplement être un preneur de prix. Certaines saisons de négociations sont plus calmes, mais dans celle-ci, il faut être extrêmement proactif », dit-il.

Jean-Jacques Henchoz ajoute quelques éléments à surveiller à moyen terme. « Il faudra observer le resserrement de l’accès au capital. Il faudra aussi tenir compte des moins bons résultats des assureurs primaires. Cette année, ils affichent des ratios combinés autour de 100 et leur rendement de l’avoir des actionnaires est en bas de 10. En 2007, il était à 14-15. On voit un phénomène de changement au niveau de l’assureur primaire. On va voir une stabilisation des marchés. À moyen terme, la situation actuelle pourrait accentuer la consolidation de l’assurance primaire. Ce sont des choses qu’on pourrait voir au cours des deux prochaines années », dit-il.