Des pharmaciens du Québec auraient le crayon un peu trop pesant au goût des assureurs privés. Au point où ces derniers font appel au syndic de l'ordre professionnel des pharmaciens pour leur demander des explications sur les tarifs exagérés que certains réclament pour des médicaments couverts par des régimes privés.Signée une première fois en 2004 et renouvelée par la suite, l'entente entre les assureurs privés et l'Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP) est actuellement échue.

C'est ce qu'a appris le Journal de l'assurance au colloque annuel de Telus Solutions en santé (autrefois Emergis) à Québec au printemps. En cette occasion, Christine Than, directrice de comptes chez Telus Solutions en santé, et Jacques L'Espérance, conseiller chez J. L'Espérance Actuariat Conseil, ont aussi rendu publiques des données qui montrent l'évolution du coût moyen en médicaments par utilisateur de cartes de paiement. Ces données ont été compilées auprès des assureurs privés desservis par Telus au Canada.

Contactés peu avant la parution du présent numéro, l'AQPP et les diverses parties impliquées dans les négociations ont indiqué que celles-ci se poursuivaient toujours. Selon Jacques L'Espérance, il ne devrait pas y avoir de nouveaux développements avant l'automne.

L'assureur Croix-Bleue Medavie, qui administre son propre système de carte de paiement, négocie aussi avec l'AQPP.

Le directeur principal, ventes et relations avec la clientèle chez Medavie, Pierre Marion, rappelle toutefois qu'il n'y a rien d'inhabituel dans ces négociations. « L'entente entre les assureurs et l'AQPP est reconduite chaque année. Les discussions sont plus longues lorsque nous abordons certaines questions plus à fond. Il n'y a toutefois rien que nous puissions rendre public pour le moment », a-t-il fait savoir au Journal de l'assurance à la fin de mai.

Cette entente avec l'AQPP permet aux clients d'utiliser des cartes de médicaments pour régler leur facture auprès des pharmaciens. Même échue, elle continue de s'appliquer aux paiements différés qui ont cours actuellement.

N'importe laquelle des parties peut toutefois la dénoncer et y mettre fin avec un préavis de 90 jours. M. L'Espérance participe aux négociations comme représentant de Telus. Autre joueur majeur en carte de paiement, ESI est aussi assis à la table des négociations.

L'une des demandes des assureurs : obtenir des explications directement des pharmaciens chez qui ils constatent des écarts de prix. En janvier 2009, l'AQPP a formellement refusé cette demande. « L'Association défend ses membres, on respecte cela, explique M. L'Espérance. Mais si on veut mettre fin à ce problème des prix excessifs, il faut se tourner ailleurs. »

L'Ordre interpellé

Dans le code de déontologie de l'Ordre des pharmaciens, il est indiqué que le pharmacien doit facturer un prix juste et raisonnable pour sa marchandise. Dans la semaine qui suivait le refus de l'AQPP, les assureurs ont commencé leurs discussions avec l'Ordre sur cette question. Les chiffres sur l'écart des prix entre pharmacies ont vivement intéressé le syndic de l'Ordre.

Pour les assurés qui ont une carte médicaments, le prix reconnu est le prix usuel et coutumier (PUC), soit le prix que demanderait le pharmacien à un patient qui règle lui-même la totalité de la facture. Ce PUC varie considérablement d'une pharmacie à l'autre.

Pour un médicament comme le Lipitor, utilisé pour stabiliser le taux de cholestérol, l'écart de prix peut être considérable d'une pharmacie à l'autre. On peut ainsi payer entre 73,94 $ et 100,60 $. Un pharmacien a même déjà facturé 152 $ pour 30 pilules de Lipitor 20 mg, note Jacques L'Espérance, « mais c'était probablement une erreur ».

Aucune règle n'encadre le prix des médicaments dans les pharmacies, a-t-il répondu face aux nombreuses questions qu'ont soulevées ces révélations dans l'assistance.

Chaque pharmacien peut établir son prix en fonction de sa réalité commerciale particulière (prix du loyer, concurrence, l'âge de la clientèle, etc.).

L'objectif visé par les assureurs n'est pas de récupérer des sommes payées en trop, mais bien d'envoyer un signal au marché que la récréation est terminée. « Ce n'est pas facile, il y a plusieurs assureurs impliqués, une multitude de courtiers. Le pouvoir d'achat existe, mais il est très fragmenté », contrairement au poids exercé par le régime public de la Régie de l'assurance maladie du Québec.

Telus et ses clients assureurs préparent d'ailleurs une campagne pour sensibiliser les utilisateurs de la carte aux prix des médicaments. Différentes options sont étudiées : insertion d'un dépliant joint aux relevés envoyés aux assurés, publication de lettres trimestrielles, les lettres personnalisées, rapports sur les prix des médicaments les plus populaires.

Ainsi, les consommateurs de médicaments seront en mesure de comparer au marché le prix demandé par leur pharmacien habituel. Par cette campagne prévue à l'automne, Telus et ses partenaires souhaitent aussi inciter les utilisateurs à acheter davantage la version générique de leurs médicaments, lorsqu'elle est disponible.

Il est bien sûr normal d'observer certains écarts de prix, insiste M. L'Espérance. Des pharmaciens offrent à leurs clients un service conseil plus élaboré que d'autres. Les assureurs privés se questionnent toutefois sur le fait que, depuis 2008, le PUC observé au Québec n'est plus moins cher qu'en Ontario, contrairement à ce qui avait toujours été. Or, l'équivalent de l'AQPP n'existe pas dans les autres provinces. Il n'y a donc pas d'ententes cadre comme c'est le cas au Québec. En Ontario, ce sont les règles du marché qui fixe les prix.

Le Québec dépasse l'Ontario

Une autre donnée permet de comparer la situation des assurés du Québec au reste du pays, soit la variation du coût mensuel admissible par certificat.

Le coût moyen admissible est déterminé par Telus et ne tient compte ni de la franchise ni de la coassurance. Il s'agit du coût total de médicaments divisé par le nombre total d'ordonnance. Quant au certificat de carte de paiement, il peut couvrir tous les membres d'une même famille, en plus de l'assuré. En moyenne, Christine Than estime que chaque certificat couvre 2,1 personnes. En 2008, le bloc de clients couverts par Telus représentait plus de 3,35 millions de personnes contribuant à un régime d'assurance collective, dont plus de 613 000 au Québec.

On observe d'ailleurs la popularité des cartes de paiement différé au Québec, qui représentent 26 % de l'ensemble des certificats émis au Québec. À titre de comparaison, Christine Than a noté qu'en 2000, seulement 11 % des titulaires de certificats du Québec utilisaient le paiement différé plutôt que le paiement direct. Dans le reste du Canada, la popularité du paiement différé augmente aussi, mais demeure très peu élevée. Même si le nombre de salariés utilisant le paiement différé est passé de 1400 en 2000 à 20 000 en 2008, cela ne représente que 0,7 % de l'ensemble des certificats émis au Canada.

Mme Than et M. L'Espérance ont choisi de révéler les données sur la variation du coût mensuel admissible par certificat en isolant les utilisateurs du paiement direct et en excluant les personnes âgées de 65 ans ou plus, soit 427 000 titulaires de certificats. L'âge moyen de ces derniers est de 39,9 ans.

Depuis quatre ans, la progression des coûts mensuels admissibles a été plus rapide au Québec (+27,4 %) qu'en Ontario (+17,9 %), tout comme celui du coût unitaire par pilule (coût moyen admissible par ordonnance divisé par la quantité moyenne).

Intrigué par le phénomène, M. L'Espérance a tenté une explication. Il a rappelé qu'en avril 2007, il y a eu dégel de 2,03 % du prix des médicaments fixé par les fabricants au Québec, suivi d'un autre ajustement de 1,21 % en avril 2008. Par contre, la réduction du prix des médicaments génériques, estimée à 15 %, est entrée en vigueur en février 2008. « Toutes choses étant égales par ailleurs, on aurait dû s'attendre à une baisse du coût des médicaments de 0,5 à 1 % en 2008. On a plutôt eu une hausse équivalente à 8,1 %. »

Le régime gouvernemental d'assurance médicaments (RGAM) est entré en vigueur au Québec en 1997. À l'époque et jusqu'en 2000, l'écart du prix des médicaments pour les assurés du régime comparativement à ceux des assurés du secteur privé était d'environ 1 %, en faveur du régime public. Depuis, cet écart n'a cessé de croître pour atteindre 7 % en 2008. Pourtant, le prix payé aux compagnies pharmaceutiques par les pharmaciens est le même, peu importe que le client soit assuré au public ou au privé, ce qui n'est pas nécessairement le cas dans les autres provinces. Et les honoraires payés au pharmacien sont les mêmes, peu importe qui paie la facture.

Plus cher au Québec

Les données récoltées sur le paiement différé par Telus ont par ailleurs révélé que le coût moyen du médicament par client au Québec dépasse celui de l'Ontario pour une première fois.

Pour l'ensemble du Canada, ce coût mensuel admissible par certificat a grimpé de 4,7 %. Pour le Québec, le coût mensuel a augmenté de 6 % en 2008, supérieur à l'Ontario, où la hausse a atteint 5,6 %. Pour les provinces de l'Atlantique, la facture mensuelle moyenne a grimpé de 6,3 %.

Le coût moyen admissible par prescription est beaucoup plus bas au Québec, soit 47,74 $. Ailleurs au pays, il est de 64,12 $ et atteint 72,56 $ en Ontario. Cela s'explique par le fait que les pharmaciens québécois délivrent des quantités plus petites de médicaments aux clients, à la demande de leur Ordre. Cela explique aussi pourquoi les Québécois vont plus souvent voir leur pharmacien (1,7 visite mensuelle) que la moyenne des Canadiens (1,21 visite mensuelle).

Le coût unitaire moyen par pilule est plus élevé au Québec, soit 1,10 $ en 2008 par rapport à 1,06 $ en 2007. Au Canada, excluant l'Ouest, il est de 1,07 $, et de 1,09 $ en Ontario, toujours en 2008.

La hausse de 6 % du coût mensuel admissible par certificat se partage moitié-moitié entre deux facteurs : la hausse du prix moyen des médicaments par prescription et des visites plus fréquentes chez le pharmacien.