Le terme « effet de levier » fait peur. Les obligations de pacotilles des années 80 et plus récemment le fonds de couverture Long Term Capital Management doivent beaucoup de leurs déboires à l’effet de levier. Ces événements ont marqué les prêts leviers au fer rouge dans l’esprit de biens des investisseurs. Pourtant, un spécialiste soutient qu’emprunter prudemment pour investir au REÉR peut propulser plus rapidement votre client vers ses objectifs de retraite.Les institutions financières offrent depuis longtemps la stratégie du prêt levier (prêt à l’investissement) aux investisseurs qui désirent emprunter pour investir dans des véhicules de placement non enregistrés. L’avantage est que vous pouvez déduire vos intérêts. Le désavantage, c’est que l’effet de levier peut magnifier autant vos pertes que vos gains.

Or, le concept a connu une popularité croissante ces dernières années avec un battage publicitaire intense autour des prêts leviers destinés aux REÉR, souvent appelés « prêts de rattrapage ».

Dans un REÉR toutefois, on ne peut pas déduire les intérêts d’un tel prêt, tandis que le risque de perte demeure le même. Malgré tout, cette technique peut permettre à l’investisseur d’accélérer la croissance de son REÉR avec un minimum de risque, a soutenu Talbot Stevens, président de Financial Success Strategies, lors du Congrès de l’assurance et de l’investissement 2007 à Montréal.

Entreprise de consultation et de formation dédiée à promouvoir les avantages du levier financier conservateur, Financial Success Strategies n’a pas une mince tâche pour convaincre conseillers et consommateurs craintifs. Oui, le prêt levier est risqué, mais on peut mitiger ce risque en recourant au prêt avec prudence et modération. C’est la philosophie que professe M. Stevens.

De plus, cette stratégie peut se montrer particulièrement efficace pour rattraper un retard dans les cotisations au REÉR. Talbot Stevens a lancé une phrase-choc en ce sens aux participants du Congrès : « Près de 80 % des contribuables ont des droits de cotisation inutilisés au REÉR. La moyenne de ces droits dépasse les 20 000 $ par particulier. Les conseillers devraient s’interroger sur les meilleures façons dont leurs clients peuvent profiter de ces droits inutilisés. »

Dans son livre Démystification de l’emprunt pour investissement, paru en 2002, Talbot Stevens propose sa réponse.

L’auteur pend en exemple un client dont le taux marginal d’imposition se situe à 40 % et dont les droits inutilisés de cotisation au REÉR s’élèvent à 20 000 $ :

- Ce client contracte un prêt REÉR de 20 000 $;

- Il obtiendra ainsi un remboursement d’impôts de 8 000 $ dont il pourra se servir pour réduire le solde de sa dette à 12 000 $;

- Compte tenu d’un taux d’intérêt de 8 % sur le prêt, des versements annuels de 1 656 $ permettront de rembourser la dette en dix ans.

Si ce client n’obtient qu’un rendement de 4%, il surpassera tout de même celui qui contribue 1 656$ de ses poches, obtient un rendement de 8%, et dépense chaque année son rembousement d’impôt pour un voyage plutôt que de le réinvestir dans son REÉR (voir tableau).

Une fois contracté, le prêt de rattrapage REÉR constitue en outre une forte motivation à l’épargne. Sans cette motivation à rembourser, il n’est pas facile de convaincre un client de réinvestir son remboursement d’impôt dans son REÉR, une fois qu’il a le chèque entre les mains.

M. Stevens a toutefois incité les utilisateurs du prêt levier à la plus grande prudence. En fait, il compare le prêt à l’investissement à un outil électrique. « Selon l’usage qu’on en fait, il peut nous aider ou nous blesser. »

Il a également suggéré aux conseillers de déterminer quel montant de prêt conviendra le mieux à leur client en fonction des objectifs de retraite que celui-ci s’est fixé, et aussi en tenant compte de son degré de tolérance au risque.

Si, après avoir analysé la situation financière d’un client, le conseiller estime que le concept de prêt levier ne lui convient pas, il doit quand même bien lui expliquer le fonctionnement de l’effet de levier. Des concurrents pourraient le faire si vous ne le faites pas, et donner ensuite de moins bons conseils que vous, a-t-il prévenu.

Moins risqué qu’une hypothèque

M. Stevens affirme que plusieurs mythes ont la vie dure quant aux investissements à effet de levier.

Tout d’abord, explique-t-il, le prêt à l’investissement n’est pas réservé aux biens nantis. Si les sommes empruntées par les Canadiens à revenus plus modestes sont moins importantes en moyenne, les avantages de cette tactique demeurent les mêmes pour tous.

Aussi, toutes les dettes ne sont pas condamnables. « S’il faut éviter le crédit à la consommation (cartes de crédit), un emprunt qui vise à acquérir un bien qui prendra de la valeur est en revanche tout à fait recommandable. C’est le cas des investissements à effet de levier. On ne peut tous les classer comme des produits financiers à risque trop élevé. »

Dans son ouvrage, M. Stevens fait réaliser aux lecteurs qu’un prêt hypothécaire peut comporter bien des risques que l’on sous-estime. Plusieurs versent une mise de fonds minimale sur leur demeure, souvent 5% de la valeur totale du prêt. « Un tel investissement comporte un fort effet de levier. Le bien acquis est généralement peu liquide. Votre diversification est nulle et les perspectives de rendements sont faibles. Qui plus est, les frais d’intérêt ne sont pas déductibles d’impôt », écrit-il.

Malgré tout, les gens acceptent ce genre d’endettement comme un élément normal de la vie. Pourtant, il réduit leur avoir net. De fait, souligne M. Stevens, un prêt utilisé pour acheter un portefeuille d’investissements diversifiés peut comporter moins de risques qu’une hypothèque.

Enfin, M. Stevens s’attaque à la croyance selon laquelle le rendement d’un emprunt investi doit surpasser le coût de la dette pour que l’effet de levier en vaille le coup.

Le taux d’intérêt cible doit plutôt être établi selon le taux marginal d’imposition de l’investisseur. En effet, un contribuable dont le taux marginal d’imposition est de 45 %, et qui procède à un emprunt à un taux d’intérêt de 9?%, tirera profit de l’effet de levier même si son rendement est seulement d’environ 6,3 %. Il faut aussi tenir compte que les gains en capital et les dividendes jouissent d’un traitement fiscal plus avantageux que les revenus d’intérêts .

Les investisseurs doivent toutefois prendre conscience des risques en jeu. Outre les risques de volatilité sur les marchés boursiers, il y a aussi d’autres risques financiers. Par exemple, une diminution du revenu disponible du ménage ou une hausse des taux d’intérêt.

Les risques émotionnels peuvent aussi affecter l’efficacité de la stratégie de levier. Des investisseurs peuvent par exemple s’inquiéter d’une baisse de marché au point de se retirer au mauvais moment et ainsi accuser une perte. Au contraire, ils peuvent devenir si avides suite à une bonne performance qu’ils voudront emprunter plus que ne leur permettent leurs moyens.

Tous ceux qui empruntent à des fins de levier jusqu’à la limite extrême de leur revenu disponible à l’épargne s’exposent à de graves ennuis, croit M. Stevens. « Je considère que la marge est grande entre tout ou rien, ajoute-t-il. La zone confortable se situe entre 0 % et 50 % du revenu disponible, aux environs de 25 %. »