De nombreux employés souffrant de maladie chronique, voire de dépression, ne suivent pas leur traitement de manière adéquate. Le fait de mal se soigner peut affecter leur productivité, mais peut aussi augmenter les cas d'invalidité. Des partenaires privés cherchent le moyen d'augmenter l'adhésion au traitement et ainsi mieux contrôler le cout des régimes.L'équation est simple. L'employé qui souffre d'une maladie peut être forcé de réduire son rythme de travail. S'il ne suit pas son traitement, sa santé peut décliner davantage. Cela peut le mener au congé pour invalidité. La productivité de l'entreprise en souffre.

En matière d'adhésion au traitement, les chiffres avancés par des spécialistes du secteur sont dévastateurs. Selon Yola Moride, professeure à la Faculté de pharmacie de l'Université de Montréal, on estime que 20 % des prescriptions remises par le médecin au patient ne se rendent même pas jusqu'au pharmacien. Mme Moride mène d'ailleurs une étude sur le suivi du traitement en santé mentale (voir encadré).

Quand les prescriptions se rendent du médecin au pharmacien, la situation n'est guère meilleure, fait observer Jocelyne Moisan, professeure à la Faculté de pharmacie de l'Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche sur l'adhésion aux traitements. Pour plusieurs pathologies chroniques qui exigent un traitement à long terme, comme l'hypertension, le contrôle du cholestérol ou le diabète, plus de la moitié des patients ont cessé de prendre leur médication un an après le début de leur traitement.

Même si tout le monde reconnait l'existence du problème, peu ont pris la peine de le quantifier, souligne Mme Moisan. « Les raisons pour lesquelles les gens ne prennent pas leurs médicaments sont encore moins bien connues », dit-elle.

Elle rappelle toutefois que les médicaments ne peuvent tout régler. Dans certains cas, ils ne seront requis que si l'on ne peut changer l'environnement. « S'il y a du stress au travail, l'employé aura beau suivre son traitement, si la charge de travail ne diminue pas ou est trop grande par rapport à la latitude qu'il a, sa situation ne s'améliorera pas. »

Le programme Persistance et la santé mentale
Yola Moride, de l’Université de Montréal, est responsable du projet de recherche « Persistance » (www.persistance.ca) qui vise à élaborer des moyens d’intervention auprès des personnes atteintes de maladie mentale pour s’assurer qu’ils adhèrent à leur traitement.

Mme Moride était invitée par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain lors du forum stratégique sur l’industrie biopharmaceutique, tenu le printemps dernier à Montréal. Elle a indiqué que les données fournies par la Régie de l’assurance maladie du Québec montrent que plus de la moitié des patients ne prennent pas leur médicament antidépresseur durant la période minimale requise de six mois. « Non seulement ils arrêtent, mais ils ne retournent pas voir leur médecin », observe-t-elle. L’échec thérapeutique peut avoir des conséquences importantes sur le malade, mais aussi sur son entourage.

L’équipe de Persistance cherche à recruter 400 salariés du secteur privé, dont la moitié sera accompagnée de manière plus intensive par une infirmière. L’information livrée aux participants variera en fonction des réponses fournies à l’infirmière. L’objectif est de les inciter à recourir aux services des professionnels de la santé en cas de besoin. « L’hypothèse de travail est que le patient bien informé participe mieux à la prise en charge de sa dépression tant au niveau de la persistance au traitement que du suivi médical », dit Mme Moride.

Les patients recrutés devront être à leur premier épisode d’anxiété et au début de leur traitement. Une première étude, menée auprès d’un plus petit groupe de 53 patients recrutés grâce à des médecins généralistes participants, a déjà montré des résultats intéressants à l’égard de la démarche d’intervention proposée. Les patients ont jugé le programme « très bénéfique » pour eux et les médecins ont dit apprécier le coup de pouce.

Yola Moride reconnait qu’il y a des limites à vouloir implanter de nouvelles approches avant d’avoir pu en valider l’efficacité. « Mais les besoins exprimés par les partenaires du projet de recherche font que l’on ne peut évoluer en vase clos, comme ça se fait habituellement en recherche universitaire. »

Démonstration à faire
Lorsqu'ils veulent faire approuver leur produit par les autorités règlementaires, les sociétés pharmaceutiques doivent démontrer l'utilité du traitement. Pour y arriver, elles doivent notamment montrer que son cout est inférieur à celui du non-traitement, sur le plan de la santé publique.

« Lorsqu'un nouveau médicament arrive sur le marché, la clientèle des utilisateurs forme un groupe beaucoup plus hétérogène que celui de l'étude clinique », note Yola Moride. De son côté, Jocelyne Moisan précise que les essais cliniques menés par les sociétés pharmaceutiques fournissent des données sur la persistance, à savoir si les gens continuent de prendre le médicament. « Le problème est que pour bien des maladies chroniques, le traitement change au fil des ans », dit-elle.

Le manque de fiabilité des données ne lui permet pas de tirer des conclusions satisfaisantes, ajoute Mme Moisan. « L'image qu'on a est probablement plus négative que dans la réalité, parce que les données qui nous viennent des essais cliniques ne touchent que le premier médicament. »

Marie-Claude Pelletier ajoute qu'il y a beaucoup à faire pour changer les habitudes de vie. Elle se préoccupe de prévention en santé depuis 1999. Elle est PDG du Groupe de promotion et de prévention en santé (GP2S) depuis juillet 2009. GP2S réunit une coalition de grands employeurs qui unissent leurs efforts pour élaborer des campagnes ayant pour objet de créer un environnement de travail sain.

Même si son organisation vise à améliorer la santé des employés, « on n'est pas dans la prévention de la médication, on est dans la prévention des maladies. Certains facteurs de risque peuvent être diminués par l'alimentation, l'activité physique, mais parfois la médication est nécessaire, indique-t-elle. Il ne faut pas toujours associer la prise de médicaments à du négatif ».

« Les problèmes de santé en milieu de travail, ça représente environ 17 % de la masse salariale, sans considérer le problème du présentéisme », ajoute-t-elle. Avant que la maladie ne pousse le salarié vers le congé pour invalidité, il peut aussi prendre des congés plus courts (absentéisme) pour récupérer, ou pire encore, se présenter au travail sans être productif (présentéisme).